Éclairage philosophique et théologique sur les cantates                                                                                                                                                         

Les musicologues modernes et les tenants de l’interprétation « historicisante » de l' oeuvre de Jean-Sébastien Bach ont ouvert souvent sans le savoir un débat qui va bien plus loin que la simple question esthétique de l’interprétation mais pose une pierre fondamentale pour la guérison d’une société vivant encore des démons d’un romantisme déstructurant , exacerbant les sentiments au détriment des émotions. Cette question touche des domaines bien plus vastes que simplement celui de l’écoute de la musique et des goûts divers et forcément respectables qui y sont toujours attachés. Les ennemis de l’interprétation « historicisante » négligent bien souvent cette dimension de la question ne comprenant pas que les enjeux sont une véritable redécouverte de la fonction de la musique qui est utile avant d’être plaisante et qui irrigue une culture ; une musique qui cultive l’être et qui sans doute les met trop en question eux-même.

 

Dès qu’il est question d’une manière de vivre le théologien ne peut que se sentir appelé à examiner les choses de plus près. Si la tendance habituelle est de dire que c’est le contexte qui fabrique une musique, nous retournerons l’affirmation en disant que la musique est capable de contribuer à former une culture. Si la musique de Bach est parlante pour toujours plus de personnes aujourd'hui, c’est qu’elle n’est pas que le témoignage d’une époque révolue mais le signe d’un manque et d’un vide contre lesquels elle est sans doute une partie du remède.

 

Mais le premier pas à faire est d’essayer de se libérer de la conception « romantique » de la musique qui est encore beaucoup trop celle que l’on voit fleurir un peu partout. Cette conception est celle qui nous a appris à juger de tout, en fonction uniquement des sentiments qui s’éveillent en nous à  l’écoute de la musique. Pour bien saisir l’idée, il faut apprendre à faire une distinction très nette et donc forcément trop caricaturale mais nécessaire entre le sentiment et l’émotion.

Le sentiment part de l’auditeur, de son vécu, de ses tragédies, de ses drames, de ses a-priori, bref de tout ce qui fait l’individualité. C’est parce que j’ai vécu telle situation dans ma vie , c’est parce que j’ai un tempérament angoissé que j’aime Liszt, Chopin ou Schumann . Sa musique me rejoint dans ce que j’ai vécu , elle ne m’apprend rien, elle n’a pas de contenu objectif , elle ressemble à ce que je suis et c’est pour cela qu’elle me plait. D’où la conclusion explicite, « A chacun sa musique » par rapport à son tempérament et à son vécu. Les orgueilleux vont fondre sur Verdi, Beethoven ou Wagner, les blessés vers Schubert ou Brahms. Le sentiment est une passion en puissance, inévitable, mais dont il ne faut cesser de se méfier.

 

L’émotion nous est procurée de l’extérieur . Elle est par nature fugace, elle communique ce qui peut rejoindre le sentiment , mais ne s’installe jamais en nous . Elle vient bien souvent réorganiser ce que le sentiment a lui fossilisé comme ressentiment ou comme élan. Elle ne peut être communiquée que par nos sens qui sont nos seules ouvertures à l’influence de l’extérieur. Par l’ouïe en ce qui concerne notre propos, mais tout autant par la vue quand il s’agit d’un sourire, d’un tableau ou d’un paysage, par le toucher lorsqu’il s’agit d’un plaisir ou d’une douleur, par le goût lorsqu’il s’agit d’un repas ou d’un bon vin ou par l’odorat quand il s’agit d’un parfum ou d’une odeur. L’émotion est imprévisible et elle est surtout une culture des sens si l’on ne veut pas que la subir mais l’utiliser. Tous les compositeurs baroques sont des touche à tout de la véritable sensualité. Bach le premier, l’art de la table, l’art de la pipe se sont ajoutés à son art de la musique, là encore en digne héritier d’un Luther musicien et jamais avare de réflexions autour de la table , voire de leur Seigneur à tous deux qui ne dédaignait ni les tables des pêcheurs ,ni le gâchis d’un parfum de grand prix répandu sur ses pieds. L’émotion nous communique quelque chose d’autre quand le sentiment ne veut retrouver dans la réalité que les chimères de nos cœurs.

 

C’est là encore un regard théologique fondamental : la foi vient d’ailleurs que de nos tréfonds. Dieu est un extérieur à l’homme ou il n’est pas. Ou alors il n’est que fables et chimères. La foi est justement une visite de Dieu parmi les hommes et non une construction de l’homme pour se l’expliquer à lui même. Si Dieu visite sa création, ce ne peut être que par l’émotion et jamais par le sentiment. Toute la révélation biblique nous parle de choses reçues et non de choses pensées. Elle demande à l’homme de se préparer à recevoir , à faire place nette pour recevoir . C’est du cœur de l’homme que sortent toutes sortes de mauvaises choses , il n’y a rien qui vienne de l’extérieur qui ne puisse le souiller.

Cette distinction entre l’émotion et le sentiment n’est ni plus ni moins que le présupposé anthropologique qui permette l’action libre de Dieu parmi les hommes et la possibilité pour ces derniers de recevoir sa parole comme une parole objective, c’est à dire qui ne dépende pas du sujet auquel elle s’adresse. Tous les prophètes de l’Ancien Testament ont éprouvé cette expérience et tout croyant doit commencer par lutter contre ses sentiments pour pouvoir s’ouvrir à l’émotion.

Vous voyez comme cette situation se retrouve avec la même acuité pour  tout auditeur de musique : ou bien je l’écoute avec le filtre terrible de mes tripes ou bien je lui donne une chance d’être elle même et de la laisser déverser elle même son message pour m’en nourrir.

Un exemple typique de cette dimension est fournie dans la musique de Bach par le paradoxe apparent entre une musique ressentie sentimentalement comme triste par l’auditeur et qui exprime, elle-même pourtant les plus grandes joies. L’exemple le plus parlant est le choral « Jesu meine Freude » « Jésus, ma joie ». Sa musique, à la profondeur et à la rythmique d’un sentiment sombre proclame la plus grande joie du chrétien.

 

Cette terrible disqualification de la musique, qui depuis le romantisme, en fait une discipline de goût et non plus un langage, une chose plaisante ou pas , mais en tout cas toujours dépendante de notre appréciation.

Bien entendu, tout cela n’est pas du tout dans les intentions de la personne de Jean Sébastien Bach. Ces enjeux ne font pas l’objet d’un combat personnel de sa part dont il serait le chef de file, d’autant qu’il a eu la chance lui de ne connaître que les premiers soubresauts du romantisme au travers du piétisme naissant. Il a bien sur débattu sur la question esthétique mais rarement, il a pris les options que lui imposaient ses inspirations musicales, il s’est opposé à des réformes de « cantiques », il s’est refusé à écrire des « opéras » résistant ainsi à une mode de son époque, il a résolument opté pour une musique « bien réglée », comme sa foi structurante le la lui demandait.